Mais qu’est ce que l’école Anne de Guigné ?

M. CAPCARRERE nous parle de son expérience à l’école Anne de Guigné

Après 15 ans passés dans l’enseignement public, qu’est-ce qui vous a amené à enseigner pendant 3 années à l’école Anne de Guigné ?

Tout a commencé en 2012, lors du Grand concours de langue et de culture françaises organisé par la Fondation pour l’école. J’enseignais alors, à contre-courant des directives académiques, dans un petit village auvergnat. Deux de mes élèves, lauréats des 2e et 7e places ainsi que du prix de la meilleure rédaction, ont placé notre petite école publique rurale en tête de ce prestigieux concours ouvert aux écoles tant publiques ou privées ou qu’indépendantes. Une discussion avec Anne Coffinier, la fondatrice de la Fondation pour l’école, a alors fait naître en moi l’envie de travailler avec plus de liberté pédagogique en passant dans le hors contrat, mais la perte de 40 % de mon salaire n’était alors pas envisageable. Et puis, j’ai finalement décidé de franchir le pas pour gagner en liberté et ne pas devoir sans cesse justifier, auprès d’une hiérarchie trop souvent « autiste », des méthodes que les résultats et le bien-être de mes élèves auraient pourtant dû conforter. J’ai été recruté en 2013 par Mme Gougeon et ai commencé effectivement à enseigner en 2014.

Quels sont les bons souvenirs que vous gardez de l’école ?

On dit que les élèves gardent des souvenirs forts de certains de leurs professeurs mais on oublie de dire que la réciproque est vraie. J’ai une admiration sans borne pour ces élèves qui, alors que les difficultés semblent insurmontables, trouvent le courage de travailler et de recommencer, et qui, finalement, réussissent à la surprise de tous ; je pense en particulier à un élève incroyable que j’ai eu la chance d’avoir deux ans dans ma classe…

J’ai également particulièrement aimé cet esprit de cohésion très fort qu’il était possible d’insuffler dans les classes, particulièrement avant les concours (Timbrés de l’Orthographe 2015, 2016 et 2017) : contrairement à l’image que peuvent se faire certaines personnes extérieures, les élèves ne cherchaient pas à réussir contre les autres mais tous ensemble ! Et puis les résultats en 2016 sont venus révéler ce bon esprit : mes 15 élèves ont effectivement tous été sélectionnés pour se confronter aux 150 meilleurs de la région. Parmi tous ces élèves férus de règles orthographiques et de subtilités grammaticales, 5 (dont 4 étaient de notre école) ont été retenus pour représenter les Pays de la Loire lors de la grande finale nationale à Paris face aux 161 meilleurs élèves venant des six coins de l’Hexagone.

Avez-vous des regrets ?

Bien sûr ! Je n’ai pas réussi à aider suffisamment quelques élèves, je pense à deux élèves notamment, mais il y en a peut-être plus ; et il est douloureux d’imaginer a posteriori ce qu’il aurait peut-être fallu faire et que l’on n’a pas compris ou su mettre en œuvre sur le moment…

Les élèves qui arrivent d’un autre établissement (public ou sous contrat d’association) se sont-ils vite adaptés ?

Pour certains, ceux qui avaient déjà le goût du travail bien fait, oui ; par contre, il est souvent angoissant pour un élève de se rendre compte de la différence qui existe entre son niveau et ce que l’on attend de lui. Je pense par exemple à un ancien élève qui avec 18/20 de moyenne en dictée était l’un des meilleurs de son école et qui, en arrivant dans ma classe, est passé avant-dernier avec 3/20 ; il lui a été difficile, dans un premier temps, de ne pas baisser les bras. Ayant moi-même vécu ce genre de dégringolade assez violente, mon rôle a consisté à lui faire comprendre que si j’avais réussi, il pouvait aussi le faire. Il a alors fallu que je parvienne à lui donner confiance parce que je savais d’expérience qu’il pouvait y arriver… à condition qu’il trouve le courage de continuer à travailler. Et comme c’est ce qu’il a fait, cet élève a terminé son année 3e de classe avec un honorable 12/20 en dictée. Un élève tenace surpassera toujours un élève doué mais peu travailleur ; en 18 ans d’enseignement, je n’ai jamais vu le moindre contre-exemple.

Quels atouts /intérêts pour les enfants voyez-vous d’être scolarisés dans une école libre de ses choix pédagogiques ? et plus particulièrement dans celle que vous avez côtoyée 3 ans ?

Les méthodes n’étant pas imposées mais choisies, les enseignants de l’enseignement indépendant croient sûrement davantage en ce qu’ils font. Dans l’enseignement public, de nombreux professeurs cherchent à bien faire mais les programmes ne sont pas toujours bien pensés ou assez ambitieux. Et puis dans l’enseignement indépendant, souvent, les effectifs sont réduits, ce qui permet au professeur de détecter plus facilement les difficultés d’un élève afin de pouvoir l’aider à les surmonter. J’ai connu, en Normandie, des classes à 34 élèves et il s’avère alors très difficile d’individualiser l’enseignement…

Quels bénéfices les enfants semblent-ils « avoir » ?

Je pense que les bases sont plus solides et que le goût de l’effort aura été davantage développé ; ceci donnant des enfants qui prennent de l’assurance, non pas seulement parce que leur niveau est meilleur mais surtout parce qu’ils ont pris confiance en eux et en leurs capacités : en effet, ils réalisent qu’il leur suffit de décider et de tenir bon dans la tempête pour s’en sortir ; ainsi, même s’ils savent qu’il y aura des moments difficiles, la certitude de pouvoir se relever est extrêmement rassurante. Mais c’est ma vision de professeur, peut-être que les parents ou les enfants concernés vous répondraient plus justement.

Quelles méthodes ou principes pédagogiques avez-vous pu mettre en œuvre à l’école Anne de Guigné qu’il vous semblait difficile d’exercer auparavant ?

Grâce à la confiance que ma directrice m’a accordée, j’ai pu changer librement plusieurs points tels que le système des dictées (avec 4 dictées très différentes mais complémentaires par semaine) et le travail sur la mémorisation (la dernière année seulement), mais le plus important à mes yeux est le travail sur la motivation des élèves. En effet, un élève motivé est apte à travailler plus et avec plaisir car il comprend l’enjeu et devient capable de ne pas baisser les bras devant les difficultés qui surviendront inéluctablement lors de sa scolarité. Ce travail prend du temps au départ mais « le retour sur investissement » est extrêmement rapide (de l’ordre de 2 à 13 semaines, selon les enfants). C’est ce temps qui me manquait souvent auparavant, notamment à cause des effectifs trop importants.

Quels intérêts pour un enseignant d’exercer dans de telles écoles ?

Dans le cas de l’école Anne de Guigné, mais c’est également le cas dans mon école tarbaise actuelle, les problèmes de discipline n’existent pas (ou sont marginaux), ce qui fait que le professeur peut se concentrer sur son cours et essayer de faire passer les notions plus efficacement. Et puis « l’enseignement frontal », comme on dit au sein de l’Éducation nationale, n’est pas pour moi un gros mot : je pense que le professeur est un transmetteur passionné et non pas un simple accompagnant.

Quel message souhaiteriez-vous transmettre aux parents qui hésitent à franchir le pas du hors contrat ?

Les résultats de ce type d’établissements ne sont pas à démontrer et il se crée chaque année plus d’écoles hors contrat que l’année précédente (37 ouvertures en 2013, 51 en 2014, 67 en 2015, 93 en 2016 et 122 en 2017). Ce n’est pas un simple effet de mode et je ne pense pas qu’il soit quelqu’un, fût-il idéologiquement opposé à ce type d’école, qui pourrait dire que l’on y travaille moins bien et moins efficacement que dans le public ou le privé sous contrat. Qui pourrait croire en effet que l’on travaille moins bien quand on a plus de liberté pédagogique, des effectifs réduits et des enseignants passionnés (a priori, on ne devient pas enseignant dans le hors-contrat pour le salaire !) ?

Maintenant, l’inconvénient majeur pour de nombreux parents (dont je faisais auparavant partie) semble être celui du coût de la scolarité mais, si on compare avec celui d’un établissement public dans lequel il faudrait payer la cantine chaque jour (rappelons que dans le hors contrat, les enfants apportent leur propre repas), la différence n’est alors plus que d’environ 60€ par mois, soit 2€ par jour. Est-ce vraiment un sacrifice inconcevable au regard des résultats obtenus (niveau scolaire et bien-être de l’enfant) ?

novembre 23, 2017